vendredi 11 mai 2007

Et pourtant la gauche sait...

C'est fait, après dix ans de bons et loyaux services, Blair a annoncé son départ du 10 Downing Street. Et Gordon Brown de dire au parlementaires sur le ton de la confidence qu'un appartement est donc à louer dans Londres, affichant ses ambitions justifiées après dix ans d'une longue attente. Quelle meilleure occasion pour revenir sur le couple terrible Blair-Brown, le second ayant accepté en 1994 de laisser le premier se présenter au poste de premier ministre, sans imaginer que cela durerait dix ans. Quelle meilleure occasion surtout de revenir sur le bilan de ces dix années au pouvoir et d'en tirer quelques leçons instructives pour nous, bons français.


Il est de bon ton dans la gauche française de rejeter en bloc le bilan de Tony Blair et Gordon Brown (qui est pour moi un économiste hors pair et le premier artisan de la relance de l’Angleterre), arguant qu’ils mettent tous deux en œuvre une politique de droite, par trop teintée de libéralisme. Je ne suis pas de cet avis et je suis convaincu que si la gauche veut réussir sa « transformation » social démocrate, condition sine qua non à un futur succès au vu de la structure de l’électorat d’aujourd’hui, elle doit se pencher sérieusement, et sincèrement, sur le bilan économique et social britannique, présentant le non moins pompeux chiffre de 2.7 % de croissance économique moyenne depuis 1997. Il ne s'agit pas de tout prendre mais d'analyser honnêtement les mesures mises en place ainsi que la philosophie de fond, et d'en retirer les enseignements pour bâtir le parti de demain.

Blair a réussi à réformer le New Labour (à l’époque encore plus sclérosé que le PS), en mettant en avant des idées et valeurs que la gauche a toujours eu du mal à intégrer, trop embourbée dans un dogmatisme dangereux et sans avenir. Blair (comme Clinton avant lui) a compris que pour gagner le pouvoir, et pour mener le développement du pays, il fallait que le parti travailliste accepte de réviser toute sa politique économique et sociale, accepte de repenser sa philosophie fondatrice. Le travail est ardu mais nécessaire. Il fallait intégrer aux côtés des impératifs de justice sociale, lutte contre la pauvreté, redistribution, éducation, développement des services publics des notions nouvelles mais incontournables : la globalisation, la promotion de l’entreprise, la valeur travail (je vois d’ici les levées de boucliers, mais non, cette idée n’est en rien comparable à celle défendue par Sarkozy car ce dernier a laissé derrière lui tout l’aspect social qui y est attaché) ou encore la sécurité. Il fallait repenser l’Etat Providence en responsabilisant les individus et se concentrant sur les plus démunis. La gauche doit accepter que le monde a changé, que les réalités d’aujourd’hui ne sont pas celles d’hier et que par conséquent, elle doit évoluer dans les solutions qu’elle propose.

Cette transformation repose en grande partie sur ce que l’on appelle la « troisième voie », théorisée par Anthony Giddens. Elle s’articule autour de quelques grands principes qui ont guidé la réforme de la gauche britannique et la politique blairiste.

  • Le monde est globalisé et il n’est plus possible de penser la politique sans intégrer cette nouvelle donne dans sa réflexion. Le succès des politiques mises en œuvre par les gouvernements est aujourd'hui conditionné par la prise en considération de l’interdépendance des Etats, du fait que "le monde est plat" comme le soutient Friedman. La globalisation induit également des changements profonds dans la structure des économies nationales, notamment en raison d’une concurrence accrue des pays en développement dans les domaines de l’agriculture et de l’industrie. L’Angleterre est ainsi passée d'une économie fondée sur l'industrie et l'agriculture à une économie des services et du savoir qui mobilise aujourd'hui plus de 80 % de la main-d'oeuvre britannique. Il faut accepter ces évolutions et ne pas en avoir peur. Pour cela, l’Etat doit les accompagner par des politiques d’investissement, de formation et de restructuration efficaces et courageuses et arrêter de mentir au peuple. Il est des transformations que l'on ne peut empêcher, à moins de mettre notre modèle à plat, et que l'on se doit donc d'"encadrer" de la meilleure façon possible, afin d'en canalyser les effets négatifs.
  • Le clivage gauche droite est toujours valable mais il est des pans de la politique qui doivent parfois s’en affranchir. C’est par exemple le cas de l’économie. Blair soutient notamment que « la gestion de l'économie n'est ni de gauche ni de droite, elle est bonne ou mauvaise ». Il faut accepter de placer l’économie au cœur des réformes, de faire certains sacrifices mesurés compensés par le renforcement de certains droits sociaux. Il faut surtout avoir le courage de prendre les meilleurs (attitude très américaine), de gauche comme de droite (modérée), pour chaque poste.
  • La promotion de l'entreprise et le soutien du monde financier dans son ensemble. La gauche doit en finir avec la stigmatisation de ces forces économiques, essentielles à la croissance. Gordon Brown, l'équivalent de notre Ministre de l'Economie, est en fonction depuis dix ans sans interruption, et a multiplié les signes en leur direction. Les marchés et le monde de l'entreprise lui font confiance, ce qui lui permet de travailler avec eux et non pas en parrallèle voire en opposition. Mais le problème ne concerne pas que la gauche, c'est le pays tout entier qui doit faire cet examen de conscience, en acceptant que le privé ne se résume pas aux golden parachutes, délocalisations et actionnaires mais inclut aussi les PME et TPE, les entrepreneurs innovants et les exportations. Tous contribuent à notre croissance et notre développement.
  • La valeur travail est mise au cœur de la réforme avec une politique de l’emploi musclée (le chômage est aujourd’hui de 5.5 % mais nombre d’économistes soutiennent que l’Angleterre est en situation de plein emploi structurel). La libéralisation et flexibilisation du marché est associée à la mise en place de job centers particulièrement efficaces (15 minutes d’attente maximum pour un entretien personnalisé) et à l’accompagnement des personnes en recherche d’emploi. Il ne s’agit pas d’assistanat mais de leur fournir les formations nécessaires à leur reclassement, en se fondant sur un investissement important de l’Etat dans le domaine. La flexibilité est accompagnée du renforcement de la protection des plus « faibles » et d’une redistribution active. La méritocratie ne peut être abordée qu’en association avec la justice sociale.
  • L’Etat Providence est repensé. Gordon Brown se fixe une « règle d'or » : « n'emprunter que pour investir » et financer les dépenses de fonctionnement par les revenus ordinaires de l'Etat. Le déficit public est une arme économique dont l’on ne peut se priver (et je m'en prends directement à ceux qui prônent le déficit 0, pure aberration économique que même les chantres du libéralisme comme Reagan n'ont pas mis en oeuvre), mais il faut savoir l’utiliser avec mesure et intelligence, en ciblant les dépenses dans les domaines qui le nécessitent. Tout d’abord dans le soutien de l’emploi mais également dans les services publics (santé et éducation en particulier). Les dépenses de l'Etat ont été, durant le premier mandat de Blair, ramenées à 37,5% du PIB, et ont atteint 45,4% en 2006. Le gouvernement anglais dépense ainsi aujourd'hui deux fois plus par élève qu'il y a dix ans. Pendant cette décennie, il a recruté 200000 enseignants et assistants, 20000 médecins et 70000 infirmières, et il a triplé le budget de la santé. La moitié des emplois créés l'ont été dans les services publics.

Evidemment le bilan n’est pas tout rose et il demeure des zones d’ombre, comme la situation des transports, le bulle immobilière ou encore certains clivages géographiques criants. Mais Blair a su mener à bien la réforme et la modernisation de la gauche, et plus largement de son pays. Il est pour moi un aspect particulièrement intéressant de cette politique : le pragmatisme. Il a su faire un doux mélange entre une dose de libéralisme, une politique sociale rationalisée et ambitieuse et le recours à l’investissement public ciblé et efficace. Serait-ce la recette de la justice sociale sur fond de réussite économique ?

Aucun commentaire: